Il y a quelques mois, j’étais en chemin pour le boulot lorsque j’ai rencontré une dame d’une quarantaine d’années. Elle se tenait sur le trottoir et conversait tout sourire avec des personnes. Au départ, je l’ai regardée sans la voir parce que j’avais la tête un peu dans les nuages, j’imaginais la fin de ma journée, alors que celle-ci commençait à peine. Mais un détail sur le visage de cette dame attira mon attention et je me redressai d’un coup comme si j’avais été piquée par un insecte. La dame qui souriait sur le trottoir avait le visage parsemé de brûlures. 

Non ! Elle n’avait pas été victime d’un incendie ou n’avait pas reçu un seau d’eau chaude sur le visage après une dispute entre coépouses ou avec la voisine. Les brûlures sur ce visage, étaient la conséquence de l’utilisation de produits chimiques, probablement l’un des nombreux produits décapants que l’on trouve sur le marché. A la vue de ce visage que je ne connaissais pas, et qui avait sans aucun doute connu de jours meilleurs, mon cœur s’est resserré. J’ai senti comme un nœud dans ma poitrine et j’ai émis une prière silencieuse pour elle, même si elle ne me l’avait pas demandé.

COMPLEXE D’INFÉRIORITÉ VS. IDEALISATION DE LA FEMME BLANCHE

J’ai prié parce que je m’identifie tellement à cette femme. Même si je ne la connais pas, je pense avoir une idée des raisons qui la poussent à faire tant de mal à sa peau et ainsi à elle-même. Je le sais parce que même si je n’ai jamais pensé à me décaper la peau, j’ai été longtemps abonnée aux produits défrisants. Certains me diront que ce n’est pas pareil. Au contraire, je pense que c’est tout à fait le même processus, puisque l’analyse nous montre que l’origine est généralement la même. J’ai longtemps rêvé d’avoir les cheveux aussi longs et lisses que ceux de Kelly Capwell (Les nés hier hier là pardon aller seulement chercher sur google). Je le sais surtout, parce que tout comme cette dame, j’ai grandi avec ce complexe d’infériorité, cette idéalisation de la femme blanche et de la culture occidentale. D’ailleurs, je n’avais pas d’autres références. Il a fallu que j’attende l’année 2020 pour intégrer totalement le fait que les femmes noires pouvaient avoir des cheveux aussi longs voir plus longs que ceux des caucasiennes. Oui, je sais c’est très grave. Mais c’est MA vérité. 

Oui, c’est vrai que j’ai grandi dans un environnement dans lequel j’ai toujours entendu dire que la dot des femmes brunes était très chère. Les femmes noires en revanche avaient moins de valeur. A l’école, les filles à la peau claire étaient adulées et les autres… Eh bien c’était les autres. Les garçons s’y rabattaient quand ils n’avaient pas trouvé succès auprès des stars du lycée.

UN HÉRITAGE PESANT ET DESTRUCTEUR

Allant des séquelles laissées par l’esclavage, en passant par le traumatisme postcolonial, nous arrivons aujourd’hui à des normes sociétales et culturelles qui idéalisent la femme à la peau claire. De nombreuses enquêtes sur la question de la dépigmentation volontaire nous révèlent que l’objectif visé par ces femmes est celui d’être plus attirantes, plus belles que les autres femmes. L’application quotidienne de ces produits rendrait certaines femmes dépendantes. Commence donc la chasse au nouveau produit miracle qui saura résoudre le problème causé par le produit précédent. Ces femmes perdent totalement le contrôle et se retrouvent prisonnières d’un cercle vicieux. Plus les dégâts se font visibles sur leur peau, moindre est leur capacité à se soustraire à ces produits, dont elles continuent à attendre le miracle ! Nombreuses sont celles qui assistent impuissantes à la détérioration malheureuse de leur épiderme. 

L’histoire se serait arrêtée là si le phénomène ne prenait pas de plus en plus d’ampleur. Certaines femmes, qui sont dans un déni profond, vont aujourd’hui jusqu’à dépigmenter la peau des enfants afin de pouvoir justifier leur teint à elles ! Et c’est là que je me dis : « Ce n’est pas possible ! On ne peut pas reproduire indéfiniment les mêmes erreurs… ce n’est juste pas possible !»

ÊTRE NOIRE, UNE RÉELLE MALÉDICTION

Il n’y a pas longtemps j’ai animé un atelier avec des enfants âgés entre 9 et 12 ans. Parmi les participants il y avait une jeune fille de 11 ans, très réservée qui rêvait de devenir chanteuse. Durant notre échange, nous avons abordé la question de l’identité. La petite m’a affirmé avec sérieux qu’elle est blanche et qu’elle était réellement choquée qu’on puisse penser d’elle, qu’elle est une noire comme les autres. Non ! Elle est blanche, sa maman lui répète tout le temps qu’elle est sa blanche et elle ira rejoindre sa maman en France bientôt ! Inutile de vous dire à quel point ce moment a été difficile à gérer.

Un de mes nombreux bébés, qui a une belle peau couleur ébène, m’a confié un jour qu’elle détestait sa couleur de peau ; elle ne se trouvait pas belle. Et elle aurait aimé avoir une peau beaucoup plus claire. Entendre ces mots m’ont fait réaliser à quel point le test de la poupée noire et la poupée blanche réalisé en 1947 est encore d’actualité en 2024. 

L’IMPACT ET L’IMPORTANCE DES MOTS

Aujourd’hui, j’ai juste envie de vous rappeler à quel point certains gestes et certaines expressions du quotidien qui paraissent anodins peuvent avoir des conséquences désastreuses. Vous avez souvent entendu dire : « le noir est mauvais » ou encore : « il a un cœur noir », ou encore : « cet enfant a un avenir noir qui l’attend ». Vous voyez où je veux en venir ? Peut-être prononcez-vous également ces paroles au quotidien sans avoir conscience de l’impact négatif que cela aurait sur votre enfant ? sur votre nièce ou neveu ? L’impact que cela aurait sur la perception qu’ils ont d’eux-mêmes, sur leur estime et confiance en soi ? Il est possible pour nous de changer le narratif, et cela doit se faire par nous, pour nos enfants.

Dès l’instant où j’ai ressenti le besoin, la nécessité de créer la crèche « Oasis d’Eveil », il était évident pour moi et même pour les personnes qui me connaissent que cette crèche sera afro-centrée. Il est important pour nous de mettre en avant notre identité culturelle. Notre objectif est celui de donner la possibilité à chaque enfant de s’identifier aux matériels et instruments mis à sa disposition pour son éveil. Nous aspirons à participer à la construction du Camerounais de demain, conscient de sa force et fière de son identité. Un camerounais qui, grâce à une meilleure estime de soi et confiance en soi, saura qu’il possède en lui toute l’intelligence, le talent nécessaire à réaliser son plus grand rêve

Je sais, c’est un rêve fou, une vision folle. Mais c’est MA Vérité.

Encore une fois cette année, la journée internationale des droits de la femme a été célébrée en grande pompe, particulièrement en Afrique. J’aimerais tant dire à mes sœurs qu’elles peuvent se regarder dans une glace et s’aimer tel qu’elles sont, telle que la nature les a créées. Mon vœu le plus sincère pour chacune de nous, c’est de pouvoir se mettre nue devant ce miroir, de sourire à soi-même, d’aller à la rencontre de notre divinité intérieure et de se laisser éblouir par toute la lumière et toute la beauté qui est la nôtre. Et cela, quelle que soit la couleur de notre peau ou la texture de nos cheveux !

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